Entretien avec Claude Gomez, directeur général de Scilab Enterprises, sur Scilab et son développement

 

Scilab Enterprises est l'éditeur officiel du logiciel Scilab et fournisseur de services professionnels autour de Scilab.

 

(28/08/2014)

 


Bonjour Claude, Scilab Enterprises a été créée en 2010, reprenant à sa charge le développement de Scilab, jusque-là régi par le Consortium Scilab, issu d'Inria. Quelles ont été les conséquences de ce changement ?

Les conséquences ont été majeures pour le logiciel, mais surtout pour ses utilisateurs. D'abord, le mode de développement du logiciel s’est encore professionnalisé pour arriver à une version Scilab maintenant utilisée en production, avec des améliorations ergonomiques très importantes. Ensuite, l'existence d'une société responsable du logiciel et fournissant des services a permis aux utilisateurs industriels de pouvoir utiliser Scilab avec la certitude d'avoir un support et une maintenance du logiciel en cas de problèmes.


Certains ont vu dans l'arrivée de Scilab Enterprises une menace pour le caractère libre et open-source de Scilab. Dans quelle mesure celui-ci est-il garanti ?

En nous accordant le rôle de développeur officiel de Scilab, Inria, d'où est issu le logiciel, nous a donné comme mission de continuer à en fournir une distribution libre et open-source, et nous nous y tenons. De plus, la distribution Scilab contient elle-même des librairies sous licence GPL qui nous rendraient très difficile voire impossible la vente d'un logiciel fermé. Enfin, ce qui fera le succès de notre entreprise et qui est notre originalité est justement notre modèle économique. Celui-ci repose d'abord sur le développement et la distribution d'un logiciel libre, ce qui nous coûte, mais nous permet de fournir gratuitement un logiciel de calcul numérique pour l'enseignement et la recherche, ce qui n'est que normal au vu des financements publics très importants qui ont permis l'existence de Scilab. Et ensuite, nos revenus viennent de la vente de services et de modules externes au logiciel.


Comment s'effectue la collaboration avec les contributeurs extérieurs ?Claude Gomez, directeur général de Scilab Enterprises

La communauté utilisatrice de Scilab est très importante pour Scilab Enterprises : c'est aujourd’hui environ 100 000 téléchargements mensuels depuis 150 pays à partir de notre site web www.scilab.org. Elle nous permet de tester le logiciel et de nous retourner les problèmes rencontrés lors de son utilisation, ainsi que des suggestions d'amélioration. Nous avons des contributeurs qui signent un contrat avec nous et nous aident au développement de Scilab. Enfin le dynamisme de la communauté permet de fournir environ 200 modules externes directement installables dans Scilab, ainsi que des documents dans des domaines variés dans le monde entier.


Scilab s'est beaucoup professionnalisé ces dernières années, et un nombre croissant d'entreprises commencent à l'adopter. Quels sont les contextes où il est particulièrement adapté ?

Je pourrais simplement dire que Scilab est utilisable partout où l'on a besoin de faire du calcul numérique de façon conviviale, et ce dans tous les domaines des mathématiques appliquées. En fait, Scilab permet de remplacer dans la plupart des cas les logiciels de calcul numérique commerciaux généralistes. Mais il permet aussi à des PME, n’ayant pas les moyens d'utiliser ces logiciels commerciaux, de faire enfin des calculs professionnels.


Quels sont les atouts de Scilab par rapport à d'autres solutions ? Quelle est sa capacité d'adaptation ?

On pourrait être tenté de dire que le premier atout est le prix : Scilab est gratuit ! Mais cela ne suffit pas. Le logiciel doit être facile à utiliser, robuste et efficace, ce qui est le cas aujourd'hui. Ensuite, Scilab Enterprises, en tant que développeur du logiciel, en a la connaissance parfaite, jusqu'au plus profond du noyau, et est donc capable de le modifier pour les besoins d'un client, ce qui est en général difficile à faire pour un logiciel standard commercial. Enfin, le fait que Scilab soit open-source est très important dans le cas d'applications critiques, par exemple dans le domaine de la Défense.


Et ses points faibles ?

Bien que le spectre d'utilisation de Scilab soit déjà très large avec ses 2 000 fonctions et ses 200 modules externes téléchargeables et installables en ligne, il manque encore des modules externes métiers. Nous sommes en train d'y travailler et bientôt Scilab Enterprises sera capable de vendre de tels modules.

 

"Scilab est utilisable partout
où l'on a besoin de faire du calcul numérique
de façon conviviale"

 

Depuis la version 5.2, Scilab inclut l'éditeur graphique Xcos, qui permet de modéliser et simuler des systèmes dynamiques hybrides. Quel est son statut aujourd'hui ?

Xcos s'enrichit au fur et à mesure des nouvelles versions. Nous avons travaillé fortement à son ergonomie et à sa robustesse. Nous devons aussi l’enrichir, comme Scilab, en lui ajoutant de nouvelles fonctionnalités sous la forme de bibliothèques de blocs supplémentaires.


Il est question d'introduire l'environnement OpenModelica dans Xcos. Qu'est-ce que cela permettra ? Pour quand est-ce prévu ?

Aujourd'hui Xcos comprend le langage Modelica à l'aide d'un compilateur intégré, qui fonctionne très bien mais qui commence à dater. Nous sommes donc en train de monter un projet dans l'IRT SystemX pour intégrer à sa place dans Xcos le compilateur du Consortium Open Modelica, assurant la compatibilité parfaite avec les dernières versions du langage et permettant ainsi de nouvelles fonctionnalités.


Logo Scilab EnterprisesLa dernière version de Scilab est la 5.5.0 sortie en avril dernier. Quelles sont ses principales nouveautés ?

Tout d'abord, nous avons encore fait évoluer les fonctionnalités graphiques pour améliorer la productivité de l’utilisateur, et surtout nous avons changé le fonctionnement interne et en conséquence rajouté des fonctionnalités dans ce que nous appelons les uicontrol pour créer des IHM. Nous avons aussi rajouté des possibilités pour le calcul parallèle (module MPI). Et bien d'autres améliorations toujours dans le sens d'une meilleure ergonomie du logiciel.


Quels sont les axes de développement de Scilab que vous allez privilégier dans les prochaines années ? Comment sera la version 6 ?

Nous travaillons sur la version 6 de Scilab qui apportera de très grandes améliorations vu que le noyau (interpréteur, gestion de la mémoire, etc.) a été complètement refait. En particulier, cela permettra d'avoir une allocation dynamique de mémoire utilisant toute la mémoire possible de la machine et d'avoir des structures de données natives pour les listes et les hypermatrices les rendant ainsi très rapides. C'est une évolution majeure de Scilab. De plus, cela va permettre à la fois de travailler dans le futur sur la parallélisation du code Scilab afin d'accélérer considérablement les calculs et sur la génération efficace de code pour l'embarqué.

 

"Nous ne réussirons que si
les industriels nous font confiance
et nous aident en travaillant avec nous"

 


Merci pour avoir répondu à mes questions. Souhaites-tu ajouter quelque chose ?

Oui et c'est très important. Le logiciel Scilab a une très longue histoire, est issu de la recherche française (Inria) et a été financé pendant des années par elle. Aujourd'hui Scilab est arrivé à maturité et Scilab Enterprises a été créée pour aider les industriels à l'utiliser, point très important qui manquait justement pour cette utilisation par l'industrie. Tous les ingrédients sont donc réunis pour faire de l'opération Scilab une grande réussite française. Cependant, le développement du logiciel libre sur les fonds propres de l’entreprise est très lourd, et nous ne réussirons que si les industriels nous font confiance et nous aident en travaillant avec nous : c'est la clé du succès.