Contribuer à la localisation d'un logiciel libre : retour d'expérience avec Krita

La publication du livre Dessin et peinture numérique avec Krita de Timothée Giet a été l'occasion pour D-BookeR de contribuer à la traduction de son interface en français.

 

 

 

 

Dès la première édition du livre Dessin et peinture numérique avec Krita, nous avions décidé avec l’auteur, Timothée Giet, de présenter l’interface du logiciel en français afin de la rendre accessible à tous. À l’époque (en 2016), le pari était particulièrement audacieux, car la localisation n’était que partiellement faite et de qualité très inégale.

Lorsque nous préparons un livre, nous contrôlons les captures d’écran et le nom des éléments d’interface, aussi à l’époque nous avons très vite été confrontés à des appellations peu claires voire erronées. Et c’est en voulant remonter nos demandes de correctifs que D-BookeR a commencé à contribuer à la localisation de Krita.

 

Logiciels libres et interface en français


La localisation des logiciels libres est un maillon fragile, puisqu’elle dépend de la bonne volonté et disponibilités des membres de leur communauté ; et autant quand on est développeur, il est courant de prêter main forte pour maintenir et améliorer le code, autant quand on est un simple utilisateur, on ne pense pas forcément qu’on pourrait être utile en aidant à sa traduction.

Par ailleurs, les procédures de localisation sont très variables d’un projet à l’autre, plus ou moins accessibles, plus ou moins réactives. Il peut s’avérer décourageant de suggérer des améliorations et de ne pas les voir prises en compte.

Autre facteur, qui joue en la défaveur de la localisation : les utilisateurs ont de plus en plus l’habitude des interfaces en anglais, et même souvent les préfèrent aux interfaces localisées, car moins sujettes aux erreurs et aux libellés mal formulés. Plus une interface est mal traduite, moins les utilisateurs y recourent, et moindre est la motivation à contribuer à l’améliorer. Mais un logiciel localisé, c’est aussi un logiciel plus accessible. En tout cas pour Krita, logiciel de dessin et de peinture, cela me semble essentiel.

 

Localisation de Krita : un environnement très favorable


Krita pour sa part relève des outils de KDE et bénéficie de son environnement et de sa communauté. Il est fréquent de voir des contributeurs intervenir indifféremment sur plusieurs projets KDE. La communauté est très accueillante et ses modérateurs ont une longue expérience de collaboration et d’entraide qui facilite l’intégration des nouveaux arrivants et permet de jongler avec le savoir-faire de chacun. Enfin, chose extrêmement agréable, les modifications apportées sont prises en compte au fur et à mesure, si bien qu’on peut vérifier le rendu de son travail via les versions du logiciel dites "nightly build" et ainsi voir le résultat de ses efforts ;-).

Lorsque nous avons préparé la première édition du livre qui portait sur la version 2.9/3.0 de Krita, nous nous sommes contentés de corriger les principaux libellés qui apparaissaient dans le livre tant la tâche était immense ; cela nous permettait déjà d’assurer un minimum de cohérence.

À la deuxième édition, soit deux ans plus tard sur la version 4.1, la localisation de Krita était déjà bien meilleure et plus globale, ce qui nous a encouragé à élargir notre champ d’intervention. Et trois ans plus tard, lorsque nous avons commencé à envisager la mise à jour du livre en vue de la sortie de Krita 5, nous avons eu l’agréable surprise de découvrir que l’un des membres de la communauté, Xavier Bernard, s’était attaché à traduire de manière systématique tous les libellés :). Dès lors, il était très motivant de l’aider à finaliser le travail, ce que nous avons fait par intermittence de février à décembre 2021.

 

Quelques constats


Cette expérience nous a permis de nous rendre compte de plusieurs choses :

  • il est important à la fois de traduire toutes les chaînes d’affilée pour assurer une cohérence terminologique, mais aussi d’en vérifier le rendu via l’interface pour en contrôler la pertinence. En effet, certains mots ont des sens différents selon le contexte (exemple : shape ou stroke), mais aussi les libellés doivent s’intégrer de manière cohérente à leur environnement (pluriel, partitif, verbe ou substantif, espace restreint, etc.).
    Dans le cas de Krita, il est possible d’ajouter des commentaires dans les fichiers de traduction pour préciser le contexte. Cela épargne au traducteur suivant d’avoir à rechercher l’endroit où la chaîne apparaît.
  • plus le logiciel a des spécificités métier ou terminologiques, plus la localisation est délicate et requiert de bien comprendre les concepts sous-jacents pour retrouver leurs équivalents locaux.
    Dans le cas de Krita, nous avons dû souvent par exemple nous reporter à la documentation officielle pour bien comprendre ce que ses concepteurs voulaient désigner en anglais et chercher ensuite comment la pratique ou le concept était désigné en français. Parfois, c’est très difficile, on se heurte à ses propres limites et en même temps il faut proposer quelque chose en attendant que quelqu’un trouve mieux (exemple : les Hold frame).
    De ce point de vue, il me semblerait très important que des artistes utilisateurs de Krita participent également à sa localisation.
  • l’habitude remporte sur la justesse : quand un concept a depuis le départ été mal traduit, il est très difficile de le corriger a posteriori, au risque de perturber les utilisateurs. C’est vrai au sein d’un logiciel, mais aussi lorsqu’une expression a été adoptée dans des logiciels connexes.
    Lorsque des termes faisaient l’objet de traductions divergentes d’un logiciel à l’autre, nous avons privilégié les choix faits par les traducteurs des logiciels libres, en particulier Inkscape ou GIMP (exemple : noms des outils, des modes de fusion).

D’une manière générale, localiser une interface requiert de la clarté, de la constance, de la cohérence et de la précision. Dans le cadre d’un logiciel libre, le turnover fréquent des contributeurs rend difficile la continuité et la pérennisation des choix. Pour le traducteur lui-même c’est très impressionnant parfois d’avoir à trancher seul sur des appellations au risque de répercuter une erreur dont les suivants auront ensuite du mal à se défaire.

Idéalement, il faudrait réussir à créer des lexiques terminologiques pour les partager avec les traducteurs suivants. C’est ce que nous avons essayé de faire pour Krita (voir le salon matrix Krita-Traduction-FR sur https://webchat.kde.org). Et si vous êtes utilisateurs de Krita, n’hésitez pas à simplement donner votre avis ou faire des suggestions si vous relevez des libellés inappropriés.

 

— Patricia [16/03/2022]

 

Aller plus loin


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