Interview d'Antoine Bardelli, designer graphique

Propos recueillis le 06/01/2026, publiés sous licence sous licence CC BY-ND 4.0.

En 25 ans de carrière, Antoine Bardelli a été amené à tester et utiliser de nombreux logiciels graphiques, propriétaires et libres. Parmi eux, le logiciel de PAO Scribus, dont il a consigné et documenté de nombreuses fonctions sur son site bardelli.fr

Ci-après, un kit pédagogique sur la biodiversité réalisé par Antoine Bardelli avec des logiciels libres.

Graphisme d’un livret sur la biodiversité du fleuve Lez à Montpellier.

Bonjour Antoine Bardelli, vous êtes graphiste concepteur et directeur artistique, aujourd’hui à votre compte. Sur quel genre de projets travaillez-vous principalement ?

Mes commanditaires sont des entreprises, de la startup au grand compte, des organismes, et quelques associations. Je travaille la plupart du temps en relation avec des chargés.es de communication ou de projets. La variété des projets sur lesquels je travaille est large, je produis beaucoup de brochures, d’illustrations, du design d’interface et parfois du graphisme d’exposition.

Avec quels logiciels graphiques avez-vous l’habitude de travailler par défaut ? Ont-ils changé au cours de votre carrière ?

Sur une carrière d’au moins 25 ans, mes logiciels « par défaut » ont bien évolué. J’ai commencé avec les logiciels appris durant mes études, soit les produits Quark, Adobe, Macromedia… Puis au fil des concentrations dans le secteur des logiciels des arts graphiques, la Créative Suite d’Adobe est devenue la suite logicielle dominante de la profession jusqu’à ce que la suite Affinity cherche à la concurrencer. J’ai utilisé tous ces logiciels, mais dès 2008, j’ai complété ma panoplie d’outils avec des logiciels libres. Ce sont finalement ces derniers qui ont pris la plus grande place dans ma pratique.

Qu’est-ce qui détermine ou a déterminé pour vous le choix de ces outils ?

Le type de projets et le cadre de collaboration définissent le choix des logiciels que je vais utiliser. Si je suis contractuellement tenu de transmettre les fichiers sources, ce qui arrive parfois dans les consultations, je dois livrer des fichiers dans un format spécifique comme ceux d’InDesign. Dans le cas où je dois transmettre des éléments pour un usage numérique, des fichiers d’impressions au format PDF, ou envoyer des fichiers directement à un imprimeur, je choisis directement les logiciels les mieux adaptés au projet.

Vous utilisez également des logiciels libres. Lesquels ? Qu’est-ce qui vous a conduit à les tester ?

J’utilise quotidiennement Inkscape, Scribus, Krita et très régulièrement Darktable, quelquefois GIMP ou FontForge. Dans mon activité, j’utilise aussi plusieurs éditeurs libres pour le HTML, les CSS ou le Markdown… ou des scripts. Les logiciels libres participent aussi énormément dans la gestion de mon activité (Dolibarr, Thunderbird, LibreOffice…).

Par un concours de circonstances, je suis devenu utilisateur du système GNU/Linux en 2005. J’ai tout de suite cherché à utiliser des logiciels libres en remplacement des outils de graphisme que j’utilisais professionnellement sur macOS. En 2009, j’ai participé à la création d’outils de sensibilisation pour l’association April (april.org). Dans ce cadre, j’ai directement mis en pratique l’utilisation de ces logiciels pour fournir des fichiers PDF pour l’impression offset ou la sérigraphie.

"La libre disponibilité des logiciels et les formats ouverts présentent un atout indéniable
si ces documents doivent être réédités régulièrement"

Ces logiciels vous permettent d’offrir un service différent à vos clients en demande d’autonomie graphique. Pourriez-vous détailler cela ?

Lorsque vous utilisez des outils de communication imprimés, la libre disponibilité des logiciels et les formats ouverts présentent un atout indéniable si ces documents doivent être réédités régulièrement. Un numéro de téléphone qui change, des services ou des produits qui évoluent, une brochure au contenu périssable vous imposent de retourner vers votre graphiste pour faire les modifications. Il arrive donc qu’une partie de ma clientèle exprime le souhait de rééditer librement les documents sans avoir besoin de repasser par mes services. Ma prestation englobe alors la concession d’un fichier source adapté à une réutilisation et une licence d’usage adéquate.

Ces clients sont-ils déjà sensibilisés aux logiciels libres et aux formats ouverts ou bien est-ce vous qui les leur introduisez ?

Les commanditaires intéressés en priorité sont les entreprises ou des associations déjà sensibilisées à la culture libre, qui souhaitent disposer des fichiers sources dans des formats ouverts, avec une licence d’utilisation permissive. Cela pour des raisons pratiques, mais aussi souvent pour rentrer en adéquation avec les valeurs qu’elles portent.

Lorsque les projets le permettent et pour les commanditaires qui ne les connaissent pas, je propose directement l’usage de logiciels libres accompagné de licences libres d’usage et de modification.

Pourriez-vous nous donner des exemples de projets réalisés avec Scribus et repris ensuite par le client ?

Je produis régulièrement des outils de communication pour des événements, dont l’identité s’applique au niveau national. Ces documents sont ensuite modifiés localement par des personnes qui contribuent pour les adapter aux événements locaux. Cette utilisation de logiciels libres permet à toute personne de participer, sans limitation financière ou de licence.

Un autre exemple d’autonomie avec Scribus : pour une association d’éducation populaire reconnue, j’ai conçu une brochure de présentation sur une thématique. Par la suite, celle-ci a été déclinée en interne sur les autres thèmes portés par l’association. Ici, le commanditaire travaille en autonomie sur la déclinaison des documents suivants la charte graphique réalisée par mes soins.

L’objectif consiste parfois à déléguer une partie pour des raisons de coûts. J’ai par exemple réalisé une brochure sur la biodiversité pour laquelle j’ai conçu la charte graphique et quelques modèles de pages. Les quarante pages du document ont ensuite été directement intégrées par la personne en charge du projet. Ce qui a permis d’éviter de nombreuses heures de travail de ma part. Sur ce projet, la commande comportait une vérification des fichiers avant impression.

Illustration pour une campagne de don pour wikimédia

Campagne de fundraising pour Wikimédia, illustration réalisée avec des logiciels libres par Antoine Bardelli

Ce type de solutions s’applique aussi sur des demandes plus modestes. Pour un restaurateur, j’ai réalisé un menu que celui-ci modifie chaque semaine tout en conservant l’identité graphique du menu.

Enfin, dans beaucoup de cas, je n’ai pas forcément connaissance des déclinaisons ou modifications réalisées par d’autres personnes, les documents livrés sous une licence adaptée vivent leurs propres vies.

Vous arrive-t-il de conseiller Scribus à des graphistes ? Pensez-vous qu’il est important de savoir utiliser différents logiciels même s’ils ont la même finalité ? Pour quelles raisons ?

Tout dépend si je connais bien la personne et ses pratiques. Les logiciels de PAO ont tous plus ou moins des fonctions similaires. Si Scribus peut réaliser les mêmes documents que ces homologues propriétaires, son interface reste rugueuse pour une profession habituée aux interfaces soignées. Un temps de découverte semble nécessaire pour passer outre son aspect un peu austère. La version de Scribus 1.7 pallie d’ailleurs en partie ce point.

Maîtriser plusieurs outils ayant la même finalité, apporte une pratique diversifiée et bien plus de libertés que les possibilités limitées à un seul éditeur. La dépendance à une seule entreprise livrant des formats fermés ne semble pas forcément souhaitable non plus ! La variété des outils libres est plus intéressante pour moi, car elle m’offre de multiples possibilités de création, de publication, de réutilisation. De plus, certains logiciels, propriétaires ou libres, se révèlent meilleurs que d’autres pour certains types de tâches spécifiques. Scribus se montre par exemple bien plus performant que d’autres pour le publipostage lorsque l’on sait le mettre en place. Ces capacités d’importations sont aussi très diversifiées, ce qui me permet d’automatiser certaines tâches comme la gestion des styles de textes avec un balisage sur mesure.

Les logiciels propriétaires restent bien plus restrictifs entre eux !

Scribus supporte de nombreux formats de fichiers, parmi lesquels IDML et QuarkXPress. Une extension permet également d’ouvrir les fichiers Affinity de 1re génération. Est-ce à dire qu’il est possible de récupérer ses anciennes archives sous Scribus ? En avez-vous fait l’expérience ?

Pour les archives qui existent dans un autre format de fichiers que Scribus, IDML et Publisher(MS) apparaissent, d’après mon expérience, les mieux pris en charge. La récupération d’un PDF occasionne parfois quelques complications pour les paragraphes en bloc, mais la récupération reste possible. Les produits Affinity permettent de leur côté d’exporter en SVG, ce qui donne une marge de récupération, même si elle n’est pas parfaite. Les logiciels propriétaires restent bien plus restrictifs entre eux ! InDesign permettant de dupliquer un enregistrement vers le format IDML lors de l’archivage, je conseille de ne pas s’épargner cet export supplémentaire à la fin d’un projet. Une sécurité que l’on appréciera plus tard si l’on souhaite ouvrir ses archives avec Scribus…

Je vous remercie pour vos réponses. Souhaitez-vous ajouter quelque chose ?

Si les logiciels propriétaires de PAO comme Adobe ou Affinty fonctionnent en suite logicielle, la situation diffère pour les logiciels libres de graphisme. Ces derniers sont portés par des équipes de développement différentes qui ne suivent pas tous les mêmes objectifs, la compatibilité ou la continuité entre les processus est assurée par l’utilisation de formats ouverts. Pour moi, cette horizontalité des solutions me donne la possibilité d’enchaîner de multiples outils libres, dont Scribus, selon mon propre flux de production. Au final, j’ai plus de choix et je peux m’adapter à des contextes de publication très différents.