Vous découvrez Inkscape, Scribus ou Krita et souhaitez en savoir plus. Quoi de plus naturel que de lancer une recherche sur Internet ? La première entrée dans les résultats est généralement le site officiel — ou du moins, c'est ce que l'on croit. Car derrière certains de ces sites en français, au look soigné et au contenu abondant, se cachent des pièges à données personnelles qui n'ont aucun lien avec les projets qu'ils prétendent représenter.
Des sites en apparence légitime
À première vue, on n'y voit que du feu. Ils proposent des textes de présentation soignés, vantent les mérites des logiciels avec un vocabulaire professionnel et imitent à la perfection ce que pourrait être la version francophone d'un site officiel ou communautaire. On y trouve de vrais tutoriels, des actualités, des comparatifs, des avis d'utilisateurs — le tout optimisé pour le référencement.
C'est ainsi que scribus.fr s'est hissé durablement en tête des résultats de recherche en français sur Scribus, occupant tout l'espace laissé vide par le site officiel scribus.net, longtemps peu fourni et vieillissant. Le site a été refait à l'occasion de la version 1.7 début 2025, plus moderne et convaincant, mais il peine encore à reconquérir la visibilité qui devrait lui revenir.

Le site officiel de scribus (.NET) à gauche et le site francophone illégitime scribus.fr à droite. Au lancement de ce dernier il y a deux ou trois ans, il était très difficile de déceler son caractère frauduleux, les contenus étaient très soignés et très bien référencés. En revanche, il sortait de nulle part et son créateur anonyme ne semblait n'avoir aucun lien avec la communauté ni même utiliser Scribus.

Très vite, le site scribus.fr a occupé tous les premiers résultats des requêtes concernant Scribus en français. Le site inkscape.fr est moins sophistiqué, mais également très bien référencé et probablement créé par la même personne.
On pourrait se demander quelle importance, tant que les informations sont correctes. Après tout, ces sites ont le mérite de promouvoir des logiciels libres avec des techniques modernes. Mais ce raisonnement occulte l'essentiel : qui est derrière, et dans quel but ?
Les signaux d'alerte à ne pas ignorer
Un site communautaire sincère porte toujours une identité. Son auteur se présente, explique ses motivations, son attachement au projet, son envie de partager. Ces faux sites officiels, eux, sont froids et anonymes. Aucune page À propos digne de ce nom, aucunes mentions légales claires, aucun visage derrière le contenu.
Au-delà de cette absence d'identité, plusieurs signaux techniques doivent vous alerter :
- Les avertissements de votre navigateur ou de votre bloqueur de publicités : des extensions comme uBlock Origin signalent parfois ces sites comme présentant des risques (Badware risks).
- Les cookies tiers et les partenaires publicitaires : une liste de partenaires à rallonge, des cookies impossibles à refuser — autant d'indices d'une monétisation agressive de vos données.
- Les liens de téléchargement suspects : ils ne pointent pas toujours vers le serveur officiel du projet, mais redirigent vers des plateformes publicitaires ou des installateurs tiers modifiés, susceptibles d'embarquer des logiciels indésirables.
- Le nom de domaine lui-même : les grands projets open source internationaux n'utilisent en général que leur domaine en
.orgou.net. Unscribus.fr, uninkscape.comou unkrita.appsont des signaux d'alarme immédiats.

Extrait de la liste des partenaires du site scribus.fr. Aujourd'hui, il est impossible d'accéder au site sans être inondé d'encarts publicitaires.
Le cybersquatting, une pratique qui cible le logiciel libre
Ce phénomène a un nom : le cybersquatting. Il consiste à enregistrer un nom de domaine proche de celui d'une marque ou d'un projet connu pour capter son trafic et en tirer profit. Les logiciels libres sont des cibles de choix : leur nom est connu, leur communauté internationale et leurs créateurs ne pensent pas toujours à protéger toutes les extensions nationales ou commerciales de leur domaine.
Scribus, Krita, Inkscape, Blender, VLC, GIMP, LibreOffice… aucun n'est épargné. Fuyez systématiquement les déclinaisons en .fr, .es, .it, .com ou .app si elles ne sont pas clairement rattachées au domaine principal du projet. Un simple réalisé avec cœur par la communauté en pied de page ne constitue pas une garantie.

Site officiel unique Krita.org (ci-dessus).

Site francophone illégitime krita.fr.

Pied de page du site krita.fr, avec son bouton "Soutenir Krita" et la mention "Fait avec cœur par la communauté".
Un piège qui cible avant tout les néophytes
Ce qui est particulièrement problématique, c'est que ces sites captent en priorité les personnes les plus vulnérables : celles qui découvrent ces logiciels pour la première fois, qui cherchent à s'informer, à télécharger, à se lancer. Ce sont elles qui tombent dans le piège, sans disposer des repères nécessaires pour l'identifier.
Pire : certains internautes, en voyant les avertissements de leur navigateur s'afficher, renoncent à poursuivre — et concluent, à tort, que ces logiciels libres sont dangereux. Le tort causé à la réputation de projets sérieux et reconnus est réel.
Par ailleurs, en apparaissant en tête des résultats, parfois avec plusieurs entrées, ces sites parasites repoussent les vrais sites officiels au second plan, au point de les rendre difficiles à trouver.
La règle d'or : toujours vérifier le site officiel
Passez votre chemin, aussi intéressant que le site vous semble. Reportez-vous systématiquement aux sites officiels, même s'ils vous paraissent plus austères ou moins bien traduits. Voici les adresses de référence pour les logiciels libres les plus courants :
- Scribus : scribus.net
- Inkscape : inkscape.org
- Krita : krita.org
- GIMP : gimp.org
- Blender : blender.org
- LibreOffice : libreoffice.org
- VLC : videolan.org
Les déclinaisons linguistiques officielles, lorsqu'elles existent, sont toujours hébergées sous le même nom de domaine principal — jamais sur un domaine distinct. Exemple : fr.libreoffice.org, krita.org/fr/ .
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